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UN HIVER A MAJORQUE de George Sand - Edition de Béatrice Didier Le livre de poche

par Odile Loeuillet



Après avoir participé , en octobre 2025, au voyage à Majorque organisé par le club 102 de Puteaux, j'ai eu envie de lire le petit livre intitulé « Un hiver à Majorque », écrit par George Sand en 1841, et où elle évoque son séjour de 3 mois (Novembre 1838-Février 1839), à Majorque, en compagnie de ses deux enfants, Maurice et Solange, et de Frédéric Chopin, de santé fragile, avec qui elle a une liaison depuis quelques mois, et à qui les médecins ont recommandé le soleil et une température clémente. Mais si le voyage à Majorque est demeuré, dans l'esprit du public, lié à l'aventure de George Sand avec Chopin, il y est, en fait, question de presque tout, sauf de Chopin. En effet, cette invitation au voyage est, comme le dit la présentation de l'édition de Béatrice Didier, le meilleur guide des Baléares qui ait été écrit. George Sand s'y exprime au masculin, disant à propos de Chopin « notre voyageur », préservant ainsi leur intimité. Dans son récit, elle nous fait part d'une multiple expérience, son expérience de la nature sauvage de Majorque, où les éléments se déchainent dans des paysages chers aux Romantiques, celle des hommes, et plus particulièrement des maillorquins, et de leur devenir historique, façonnés qu'ils sont à l'époque par leurs liens avec l'Espagne et ses troubles. Enfin, une expérience de soi, dans un pays où tout lui est étranger : passé, civilisation, culture, traditions et préjugés..

George Sand avait envisagé Majorque comme une destinée de rêve. Elle dut vite déchanter ... Les voyageurs arrivèrent en novembre à Palma sous un soleil de juin. Mais ils constatèrent bientôt qu'il était très difficile de se loger, et que les mallorquins, peu accueillants, n'acceptaient pas la moindre critique de leurs us et coutumes. Ils ne purent, au départ, trouver que 2 petites chambres, avec 2 lits de sangles, et très peu de nourriture, à part « de l'ail et du poivre », nous dit-elle. Elle attribue cette pénurie à différentes causes : le peu d'activité et d'énergie des mallorquins, mais aussi la Guerre civile en Espagne, qui avait, à cette époque, intercepté tout mouvement entre la population de l'ile et le continent, l'absence totale d'industrie, et les douanes qui frappaient tous les objets nécessaires au bien-être d'un impôt exorbitant. Dans les habitations, rien ne se renouvelle, « il y a apathie d'une part, et difficulté de l'autre », dit-elle. Et l'hospitalité n'y est que de paroles : « Surtout ne pas accepter ce qu'un mallorquin vous offre !» Selon George Sand les seuls mallorquins qui se comportent un peu différemment sont ceux qui ont voyagé. Et, dans ce pays où l'on manque de tout, il y a toujours une raison pour que le mallorquin ne se presse pas : « mucha calma » est la sagesse mallorquaine. Instruite par la lecture des œuvres de Monsieur Grasset de Saint sauveur, fonctionnaire impérial en 1807, George Sand trouve 2 causes à cet état de léthargie : la première étant le nombre de couvents qui, à l'époque, absorbaient une grande quantité de la population, déjà si restreinte, la seconde est, toujours à l'époque, l'esprit de domesticité : les maîtres estiment qu'ils se doivent, pour leur statut, d'avoir 15 domestiques, pour un domaine qui en nécessiterait 2. Et les domestiques se comportent en esclaves à l'oisiveté dégradante. Cependant, George Sand, toujours optimiste, dit que, pour le moment (1838), la loi du plus fort à la guerre, ou du plus rusé au jeu de la diplomatie, gouverne le monde, mais qu'un jour, « nous proclamerons la loi de l'égalité pour tous les hommes, et de l'indépendance pour tous les peuples ». Enfin le quatuor eut la chance de bientôt trouver une maison, villa d'un riche bourgeois. George Sand y apprécie la situation, avec vue sur la mer, et sur la cathédrale de Palma. Et, profitant d'un climat encore délicieux, ils firent de nombreuses promenades, occasion pour George Sand de découvrir une végétation et des terrains très différents de ceux qu'elle connaissait dans le Berry : Les hommes, les maisons, les plantes, dit-elle, et jusqu'au monde des cailloux, ont un caractère à part. Et elle s'enchante d'une nature nouvelle, libre, élégante, qu'elle associe à celle de Poussin. Cependant, 3 semaines ayant passé, les pluies commencèrent, puis un vrai déluge de 2 mois. « La maison du vent », comme l'appelle George Sand, devint inhabitable, et le propriétaire parla d'expulser ces quatre gêneurs, dont l'un était phtisique. C'est alors que nos quatre compagnons trouvèrent refuge à la Chartreuse de Valdémosa.



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Installée à Valdémosa, George Sand découvre le goût mauresque, qui, en dépit du peu de monuments réellement anciens, s'est perpétué dans les moindres constructions. Elle reste, cependant, critique, parlant d'intérieurs qui se ressemblent tous, où la saleté règne dans les garde-mangers, où l'on trouve le maître de maison fumant son cigare, et la maitresse, assise sur une grande chaise, et jouant de l'éventail sans penser à rien. Elle nous fait aussi découvrir les quelques monuments de Palma, son imposante cathédrale, qui s'élève au bord de la mer, dont elle ne peut s'empêcher de mentionner la hideuse tête de maure coupée qui termine le pendentif de l'orgue. Elle a été particulièrement impressionnée par la Lonja, aux proportions élégantes, qui témoignent de la splendeur passée du commerce mallorquin. Quant à sa description du Palacio Réal, elle brille par son humour. Enfin, George Sand mentionne l'Ajuntamunto, ouvrage du 16ème siècle, dont on compare le style à celui des palais florentins. Elle s'intéresse aussi à la très belle bibliothèque, sise dans le Palais de Palma, et dont les mallorquins se glorifient : la Bibliothèque du Comte de Monténégro. Mais voilà qu'elle découvre un couvent de l'Inquisition, et imagine une rencontre entre un jeune homme et un vieillard, celui-ci, en fait, vieilli par les années enfermé et enchainé dans les geôles du couvent. Ils dialoguent, et nous font comprendre que par-delà les drames de l'histoire, tout a sa beauté : les ruines et même les ronces qui les envahissent. Elle dénonce cependant bien haut les horreurs de l'Inquisition. Elle ajoute que ce n'est pas à Palma, mais à Barcelone, qu'elle a vu ces cachots creusés dans des massifs de 14 pieds d'épaisseur. L'homme qui lui fit découvrir ces cellules, voyant l'intérêt qu'elle prenait à ces ruines, lui indiqua la tombe armoriée des Bonapart, ses aieux. C'est à Hugo Bonapart, qui, en 1411, passa dans l'ile de Corse, en qualité de Régent que l'on ferait remonter l'origine des Bonapart, ou encore Buonaparte.

La découverte de la Chartreuse de Valdémosa, sous le soleil, à la mi-décembre, est un émerveillement pour George Sand. « Nulle part », dit-elle, « la nature ne s'était montrée aussi libre dans ses allures que sur ces bruyères de Majorque », avec, « un aspect de création libre et primitive ». Cependant toute merveille a son revers, et, partie une fois, avec ses enfants, sous le soleil, George Sand dut revenir à pied, trempée, crottée, la « tartane » ne pouvant plus rouler dans les chemins boueux, transformés en ruisseaux.

A la Chartreuse, elle fait la connaissance des autres locataires, dont la servante Maria Antonietta, serviable et voleuse, le menuisier, artiste en musique et en peinture, mais un fieffé voleur, ou encore un ancien serviteur, porté sur la boisson ; elle les décrit avec humour et bonne humeur. Ses enfants explorent les coins et recoins du bâtiment. Un soir, les gens du village qui fêtent le carnaval, lui font croire à l'arrivée du diable dans les murs du cloître. Encore plus que par les costumes de carnaval, George Sand est charmée par les costumes indigènes, qu'elle décrit avec moult détails.

Dans sa « cellule » elle imagine aussi la vie des moines, et se demande ce qui les a menés à leur choix : quels étaient leurs questionnements, leurs tourments, leur vie était-elle une vie d'ennui ? Elle oppose la foi passionnée des mallorquins, en 1423, à l'arrivée du prédicateur St Vincent Ferrier à Valdémosa, et la tiédeur et le goût du confort des moines du 19ème siècle. Elle constate la piété toujours fanatique des villageois. George Sand n'est pas tendre avec les mallorquins : selon elle, ils ne se rendent service entre eux, que parce qu'ils ont besoin les uns des autres, mais un mallorquin n'aidera pas un étranger, s'il n'est pas recommandé par une de ses connaissances. Elle voit les mallorquins comme des bêtes sournoises et pillardes, et pourtant innocentes. Elle avoue sa tristesse à les voir végéter dans une sphère qui n'est pas celle de l'humanité présente, et émet le souhait de les voir s'éduquer et s'élever. Dans les derniers chapitres, George Sand se réfère un peu plus précisément à Chopin, disant : « notre malade », et se montant femme de tête : elle achète une chèvre pour que Chopin puisse boire son lait, et une brebis pour tenir compagnie à la chèvre ! Elle n'évite aucun sujet, parle de la nécessité pour eux, de balayer leur chambre, et de faire leur lit eux-mêmes. Elle nous raconte aussi des promenades mémorables.

Cependant toutes ses sensations, si présentes dans le texte, et qui lui donnent une vie intense, sont doublées, comme le dit Béatrice Didier, « d'une réflexion philosophique, économique et sociale », où, avec honnêteté, « elle n'essaie pas d'estomper ses contradictions : en bonne socialiste, elle aime le peuple ; mais quand elle a à l'affronter directement, elle est déçue par ses réactions, et elle s'est heurtée à une hostilité totale pendant son séjour ». « Son anticléricalisme l'amène à négliger le rôle civilisateur du christianisme et à attribuer à l'influence arabe et musulmane les reliquats de civilisation qu'elle trouve dans l'ile. Mais elle ne peut cacher sa désillusion : le mythe de l'ile sauvage et primitive, ce mythe rousseauiste et romantique est durement mis à l'épreuve de la réalité ».

Le dernier chapitre du livre se termine ainsi : « l'homme n'est pas fait pour vivre avec les arbres, avec des pierres, avec le ciel pur, avec la mer azurée, avec les fleurs et les montagnes, mais bien avec des hommes, ses semblables ». Ce voyage lui a donc aussi permis de se connaître.



Odile Loeuillet, janvier 2026